[archives] Considérations sur le style en 2015

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A mes yeux, le style d’un récit doit être timide, léger. Le style parfait évite de se faire remarquer. Lue à voix haute, la phrase doit être fluide et rien ne fait trébucher la langue du lecteur. Le rythme porte la description ou l’idée de telle sorte que le lecteur y tire un plaisir secret sans en connaître l’origine.

Si le style enfle, se fait trop haut, vole la vedette à l’intrigue, il est en tort. Ou plutôt, c’est l’auteur qui est en tort.

Longtemps, j’ai pensé le contraire. 

Formé sur les bancs de l’université, spécialisé dans le décorticage des textes, qu’ils soient français, anglais, latins ou grecs, j’ai cru que ce qui importait avant tout dans un texte était ses mots. Pour moi, un auteur qui avait du style était quelqu’un qui utilisait un vocabulaire riche et complexe, quelqu’un qui trouvait de nouvelles métaphores, des puissantes, des crues, des inouïes. J’avais le travers de ceux qui écrivent pendant (et après) des études de lettres. Mes histoires n’étaient pas construites sur le désir de raconter au mieux une intrigue ou une action. Non, lorsque je composais mes récits, j’avais en tête les analyses qu’on ferait de mes textes dans un cours de littérature dans le supérieur.

Si une jeune écrivaine de seize ans venait me voir et me demandait quelles études elle devrait faire pour nourrir son talent, je lui déconseillerais les études de lettres, je l’enverrais en histoire, très certainement, ou dans une autre matière des sciences humaines. Tout peut-être, sauf les lettres (modernes, pire encore que classiques). N’allez pas croire que je renie ici mes études : elles m’apparaissent seulement comme un piège pour tous les écrivains et sont très certainement responsables des dérives de la littérature contemporaine en France.

Je vais vous faire un aveu : certaines figures de style m’ennuient. Evidemment, je prends beaucoup de plaisir intellectuel à repérer ici une hypallage, là un oxymore. Parfois la trouvaille est géniale, et l’impact de la phrase sur le lecteur renforcé ; le plus souvent, ça me fait l’effet d’un collégien qui vous rend un devoir dont la présentation est surchargée et le titre en « WordArt » (oui, nous l’avons tous fait). Parce que l’on nous a appris que cette fonction était disponible dans le traitement de texte, on pense que ça fait joli. Parce que l’étudiant de lettres passe ses journées à chercher toutes les figures de styles, à élaborer des théories, souvent fumeuses, sur les textes qu’il étudie, il finit par croire que ces outils doivent avoir la priorité sur le reste quand il compose ses propres écrits.

J’ose croire que l’on se dit écrivain. Et non styliste. « L’Art pour l’Art » est mort il y a déjà bien longtemps. 

Pour moi, le style d’un auteur, dans son acception large, ne se résume pas aux mots qu’il emploie, ni aux éléments de style qu’il s’efforce de recaser à droite et à gauche. Non, le style d’un auteur, c’est sa manière de raconter une histoire, la technique qu’il met en place (plus ou moins consciemment) afin de décrire au mieux ce qu’il a en tête. C’est le point de vue qu’il adopte, le découpage de son intrigue, les sentiments ou les actions qu’il mettra en avant, et ceux tout aussi importants qu’il préfèrera taire. Nul besoin d’être original en matière de langage, la palme ne reviendra pas nécessairement à qui aura su fusionner comparaisons et anacoluthes, analepses et prétéritions.

L’on tend à mépriser ceux qui racontent des histoires qui vous prennent par les tripes et à louer ceux qui donnent à lire une prose cisaillée dans le marbre. J’aimerais pour 2015 que nous sachions apprécier (et certains, depuis des années, savent le faire, évidemment) l’art de raconter une histoire et que nous refusions de lui préférer l’art du style. La forme n’est pas supérieure à la matière, je ne sais qui a pu inventer une Idée pareille.

Enzo Daumier

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